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Double vie N°6 à 8
Double vie N°6 (Myriam)
Après une heure d’interrogatoire, le lieutenant me renvoie dans le même petit bureau. La jeune fille est toujours là, assise sur sa petite chaise inconfortable. Le lieutenant ouvre la porte.
--- Et moi ! Vous m’avez oubliez ? Ca fait plus de deux heures que j’attends ! Dit-elle. --- C’est mon collègue qui s’occupe de vous dit le Lieutenant, je ne peux rien faire !Vous désirez quelque chose ? --- Ouais, je veux me barrer d’ici ! N’ayant aucune envie de prolonger la discussion, le Lieutenant referme la porte. Nous revoilà tous les deux, comme auparavant. --- Font chier les flics ! Dit Myriam, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre si je fais des tags! C’est pas à eux le métro! En plus, c’est de l’art et c’est ma façon de m’exprimer. --- C’est pour ça que vous êtes ici, c’est à cause des tags ? Dis-je. --- Ouais ! C’est pour ça ! De toute façon, j’ai pas le choix ! --- Vous n’avez pas le choix de quoi ? --- Oh, laisse tomber, je ne vais pas te raconter ma vie, mais j’ai pas le choix ! Et toi, qu’est-ce qu’ils te veulent les flics ? --- Ils me croient responsable de la disparition d’une personne qui n’existe pas, dis-je. --- C’est n’importe quoi ! Tu parles des cons ! La conversation se poursuit et je découvre, derrière cette fille au franc parler, une adolescente qui a mûri trop vite, poussée dans la rue par des conflits familiaux. Je suis une oreille docile et elle en profite. Elle tourne sans cesse autour d’un sujet que je n’arrive pas à cerner. Je pense que cela concerne son beau-père. --- Ah, Si seulement j’avais une piaule ! Même une petite… Ma vie serait transformée, je serais libre ! --- C’est pas possible dis-je, t’es même pas majeur ! --- On voit que tu sais pas ce que c’est ! Dit-elle. Se retrouver dehors en pleine nuit quand tu sais même pas où aller ! Moi, ça m’arrive souvent. Une idée me traverse l’esprit : elle pourrait dormir dans l’appart d’Elodie ? En fait, il est toujours inoccupé. J’hésite un instant, la regarde…Je ramasse une feuille de papier qui traîne et inscris mon numéro de téléphone et mon adresse. --- J’ai un petit appart qui est souvent libre, dis-je en lui tendant le papier, si ça t’arrive encore d’être dehors en pleine nuit, tu me passes un coup de fil et je te prête les clés pour la nuit. Mais, pas de connerie, tu me les ramènes le lendemain. --- Houa, c’est sympa ! Merci dit-elle. La porte s’ouvre : --- Monsieur Pelletier s’il vous plaît ! C’est le lieutenant, je le suis une nouvelle fois dans son bureau. Il s’installe devant son écran, m’ignore et lit en silence. Il a échangé son chewing-gum pour un cigare dont la fumée s’élève et embrume la lampe suspendue au-dessus de son bureau. Des cendres tombent à intervalles réguliers sur le clavier. Machinalement il souffle dessus, un nuage grisâtre tourbillonne et retombe sur le bureau. Soudain, comme s’il sortait d’une longue léthargie, il relève la tête de son ordinateur, prend une attitude hautaine et se donne un air important. --- Monsieur Pelletier, vous êtes libre de rentrer chez vous, dit-il. Madame Serine Lefranc s’est rétractée, ses déclarations à présent sont confuses. De notre côté, nous ne trouvons aucune trace de mademoiselle Elodie Lemaire. A ce demander si cette personne existe vraiment ! vous pouvez partir, vous êtes libre. Enfin je suis dehors, quel soulagement ! Je quitte le commissariat sans me faire prier, on ne sait jamais... Il y a longtemps que je n’ai pas éprouvé autant de plaisir à remonter la rue de Vaugirard, libre tout est plus beau, les vitrines sont plus lumineuses, les gens souriant, ça baigne ! Après avoir ouvert ma porte, Je vais direct à la salle de bain et me regarde dans la glace : Quelle gueule ! On dirait que mon coquard a encore grossi ! C’est pas demain que je pourrai faire revenir Elodie ! Je réalise à quel point mon petit jeu peut être dangereux. L’envie de tout arrêter me traverse l’esprit, mais non, j’ai encore le problème " Serine " ? Un mois s’est passé, mon boulot absorbe toute mon énergie. j’ai laissé Elodie de côté, manque de temps et avec mon coquard, je n’avais pas d’autre choix. Aujourd’hui c’est dimanche, pour me changer, je vais faire un tiercé au PMU. Assis à une table, concentré, je côche, note et rature en admirant la couleur ambrée de ma Chimay. Je fais mon tiercé avec la plus grande attention quand soudain, je reçois une tape dans le dos, je me retourne. --- Vous me reconnaissez ? C’est Max ! On s’est parlé longtemps à l’hôpital ? --- Bien sûre que je vous reconnais dis-je ! Vous allez mieux ? --- Ouais ! Je sais pas ce que j’ai eu, peut-être un gros coup de fatigue. --- Et votre travail ? Vous l’aviez perdu. Dis-je. --- J’ai été voir mon patron, je me suis excusé et il m’a réintégré dans la boite, je reprends le boulot la semaine prochaine. --- C’est une bonne nouvelle, et avec votre femme, ça s’arrange ? --- Avec Serine ? On voit que vous ne la connaissez pas ! Elle m’a tellement harcelé, nuit et jour que j’ai fini par céder, j’ai mis ma ferme en vente il y a trois jours ! Depuis, je passe mon temps ici, je me mine, je suis devenu le meilleur client de ce café ! J’espère que je ne vais pas continuer à sombrer, j’ai pas envie de retourner dans ce putain d’hôpital ! Elle a réussi ce qu’elle voulait, elle pourra se le payer son bel appart, sa grosse bagnole ! Mais moi, j’en ai rien à foute de tout ça ! Ah quel bordel ! Vendre ma ferme pour des conneries de femmes ! Dès qu’il prononce le nom "Serine ", des souvenirs remontent, une poussée de sang chaud parcourt mes veines tel un torrent d’amour et de haine. Je la hais pour son comportement mais j’ai de plus en plus la sensation que mon amour pour elle est intact. Quelle sensation étrange ! Je ne peux gommer de ma mémoire nos ébats amoureux, je sens encore la douceur de ses cuisses contre les miennes, le frottement de ses seins contre mon corps… Et je me plais à rêver… --- Cela ne me regarde pas dis-je, mais à votre place, moi j’aurais pas cédé ! J’aurais tenu bon, que ça lui plaise ou non! C’est quand même à vous cette ferme ! --- Ya des copains ici qui disent comme vous ! Mais comprenez ! Moi je ne sais plus quoi faire, j’en ai marre des disputes tous les jours, c’est pas une vie ! --- Céder au chantage n’a jamais été une solution dis-je ! Réagissez ! Retournez chez le notaire et dites que vous avez changez d’avis. Votre femme va monter en rage ? Et alors ? Ce sera une première victoire pour vous. Un homme qui de toute évidence connaissait Max intervient. --- Monsieur à raison, dit-il en me tapotant légèrement l’épaule de son index, faut pas que t’écoutes ta femme elle va se barrer avec tout ton fric. Tu diras pas qu’on t’a pas prévenu ? --- Ouais ! Vous avez peut-être raison dit Max en saisissant son verre de rosé... Le téléphone me réveille alors que je viens juste de m’endormir. L’envie de ne pas répondre m’effleure, mais ma curiosité prend le dessus sur ma paresse. --- Ouais… Allô ! Allô ! Parlez ! Mais parlez merde ! --- Je… Je m’excuse de vous déranger à cette heure, je suis Myriam… On s’est rencontrés au commissariat ! --- Ah d’accord ! Qu’est-ce que je peux pour toi ? --- Vous m’aviez dis que vous pourriez me prêter un petit appart ? C’est juste pour cette nuit, je suis dehors. --- Tu as mon adresse je crois ? Tu es où en ce moment ? --- juste au pied de votre immeuble. --- Attends, je t’ouvre, monte. Myriam arrive à l’étage quand j’ouvre ma porte. J’ai du mal à reconnaître la jeune fille ardente et blagueuse du commissariat. Elle marche lourdement, toute recroquevillée, comme si elle voulait se faire petite, insignifiante. Elle lève la tête, son visage est rougi par les larmes, quelques bleus se forment sous ses yeux et elle saigne de la lèvre inférieure. J’ai à peine le temps de refermer la porte qu’elle se jette contre moi et se met à sangloter. Elle reste ainsi quelques instants. Le silence est plus fort que les mots, je ne lui pose aucune question. Tout en maintenant sa tête contre mon épaule, je la dirige vers le canapé ; elle s’affaisse comme une masse. Puis, ses sanglots ralentissent doucement laissant apparaître un visage désespéré. En reculant, je bute contre un objet, c’est une imposante valise en tissus, je ne l’avais même pas remarquée. --- Je m’excuse dit-elle, je vous embête, je voulais juste vous demander si je pouvais passer la nuit dans le petit appart dont vous m’aviez parlé au commissariat. Il est évident qu’elle vient de subir un traumatisme et je ne lui pose aucune question. Je m’interroge cependant sur la nécessité d’appeler un médecin ? Voyons d’abord ses plaies. --- Dans un premier temps, je vais m’occuper de ta lèvre, lui dis-je, et aussi te mettre de la pommade sur les parties bleues de ton visage. Je vais dans la salle de bain et ramène ma trousse à pharmacie. Elle contient un peu de tout, je sors une pommade à base d’arnica et en applique sur les parties rouge bleuté de son visage. Elle ne dit rien mais je suis persuadé que la douleur est intense. Ensuite je lui nettoie sa lèvre, j’essaie de mettre un pansement mais ça ne va pas. Elle me regarde et tente un léger sourire en guise de remerciement. --- Tu veux que j’appelle un médecin ? --- Non, dit-elle ça va aller et je vous ai assez dérangé, je suis vraiment navrée ! --- Tu parles ! Pour une fois que l’occasion m’est donnée de me rendre vraiment utile ! Je ne voudrais pas être indiscret, mais… Tu n’as pas d’autres blessures ? Sur ton corps je veux dire. --- Non, seulement au visage, et quelques coups aux jambes mais ça ne doit pas être bien grave. Elle se redresse, retire son pantalon doucement et le balance à terre. Des bleus de différentes grosseurs apparaissent sur ses deux jambes. Je lui passe le tube de pommade. --- Tu peux aller dans la salle de bain lui dis-je, tu seras plus à ton aise. --- Non, dit-elle, je vous ai assez dérangé, si votre proposition tient toujours, je vais me rendre dans votre petit appart. C’est à côté je crois ? --- Non, non, tu restes ici cette nuit, tu prendras ma chambre, moi je vais m’ouvrir le canapé. Tu as faim ? Bouge pas je te fais… Un chocolat, ça te dit ? --- Mais vous dérangez pas pour moi… Oui un chocolat, si vous voulez. Myriam boit son chocolat accompagné de céréales et termine avec deux yaourts. Je comprends, en plus la pauvre avait une terrible faim mais elle n’osait rien me demander. Il est plus d’une heure du matin quand nous nous couchons. Par contre, ce putain de canapé me fait un mal de dos pas possible! C’est quand même dommage de devoir passer la nuit dans ce canapé pourri alors qu’il y a un bon lit dans l’appart juste à côté ! Lundi matin. J’ai mon premier rendez-vous à onze heures et ça me laisse du temps. En général, je me lève tôt, c’est mon habitude, je voudrais parler avec Myriam avant de partir et voir dans quel état se trouve son visage et ses jambes. Je descends jusqu’à la boulangerie et prépare le petit déjeuné. Quand j’ouvre la porte de ma chambre, Myriam dort comme un bébé. En la voyant ainsi, je ne peux m’empêcher un léger sourire, je la sens heureuse. Pauvre fille ! Je pose le plateau sur la table de nuit. Elle dort si bien que j’hésite avant de la réveiller, mais il le faut. --- Myriam ! Myriam ! Réveille-toi. Myriam se retourne plusieurs fois, semble perdue. --- Où est-ce que je… Ah ! Je me souviens. Aïe, j’ai mal partout ! --- Regarde ! Je t’ai préparé un bon petit déjeuné. Dis-je. --- Wouha, c’est cool ! Vous êtes gentil ! Je peux vous dire " tu " ? --- bien sûr, appelle-moi Alex. --- Tu dois te demander ce qui m’est arrivée hier ? A propos je ne t’ai même pas remercié ! Ah je suis nulle ! --- Non, je ne te demande rien, si tu as envie de me dire quelque chose, te gêne pas, tu fais comme tu veux mais t’es pas obligé. --- je ressens le besoin de raconter ce qui m’est arrivée à quelqu’un, dit-elle. C’est trop lourd pour moi toute seule. Et elle commence ainsi… Fin du 6° épisode BOKAY Double vie N° 7 ( le portrait )
--- C’est de la faute de ma mère, dit Myriam, avant qu’elle ne rencontre Loïc, elle et moi, nous nous entendions à merveille, une sincère complicité nous unissait. Il n’était pas rare de nous voir au Resto ou au cinéma ensemble, comme deux copines. Puis elle ramena ce Loïc, un macho fainéant qui vit à ses crochets. Ma mère travaillant de nuit à l’hôpital comme infirmière, je restais seule dans ma chambre et Loïc dans le lit de ma mère. Tout se passa bien le premier mois, mais un soir, alors qu’il prenait sa douche, il me crie : Myriam ! Tu peux me passer un drap de bain, j’ai oublié d’en prendre un. Je vais donc chercher un drap de bain et je m’apprête à le poser sur la chaise toute proche quand soudainement il pousse la porte de la douche, son sexe en érection dans sa main. Tu veux pas me laver le dos, dit-il en souriant. En guise de réponse, j’ai pris le drap de bain que je tenais sous le bras et je lui ai balancé au visage en ajoutant qu’il n’était qu’un salaud. Il n’a pas insisté, mais depuis ce jour il n’a pas arrêté de me faire des avances. Je ne disais rien à ma mère, je ne voulais pas la rendre malheureuse, mais comme la situation devenait intenable pour moi, je quittais la maison tard le soir pour retrouver une bande de copains tagueurs. Parfois, je me faisais prendre et je me retrouvais au commissariat. Voyant qu’il n’arriverait pas à ses fins avec moi, Loïc changea de tactique, il me laissa tranquille mais fit venir une fille à la maison pendant que ma mère travaillait. Je la déteste, je les entendais s’envoyer en l’air pendant que ma mère bossait toute sa nuit à l’hôpital pour le nourrir. C’était insupportable, alors hier soir j’ai dit à cette salope ce que je pensais d’elle. Elle est montée dans une rage épouvantable, nous nous sommes insultés, puis elle s’est jeté sur moi comme une sauvage et m’a fait les bleus que tu vois sur mon visage. C’est à ce moment que je me suis souvenu que tu m’avais proposé un petit appart pour me dépanner.
--- Ta mère ne se rend compte de rien ? Dis-je étonné. --- Non, je ne comprends pas comment elle peut être aussi naïve ! En tous cas, moi j’en avais marre de cette situation ! A présent, je comprenais mieux Myriam, L’image de cette carapace agressive et dévergondée qu’elle se donnait au commissariat n’était qu’un rôle destiné à dissimuler sa solitude et sa détresse. Au fond, j’avais le sentiment qu’elle était une brave fille, débordante d’énergie, mais que son jeune âge rendait vulnérable. --- Et cette fille qui n’existait pas, ils ont fini par la retrouver ? Demande Myriam.
--- Tu veux dire, Elodie ? Oui, on l’a retrouvée. Dis-je. --- Je ne comprends rien, dit Myriam, comment a-t-on pu la retrouver si elle n’existe pas ? --- Ah, c’est compliqué dis-je, elle existe et elle n’existe pas en même temps ! Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment. --- Mais tu ne l’as pas tué ? --- Non, je ne l’ai pas tué, dis-je. --- T’es toujours compliqué comme ça ? Demande Myriam. --- Peut-être qu’un jour je t’expliquerai, dis-je, mais pour le moment j’ai des dossiers à étudier sur mon ordinateur, j’ai mon premier rendez-vous à onze heures --- Myriam ! Tu es là ?
--- Oui, j’arrive, dit Myriam, sortant de la chambre en tenue de ménagère et un chiffon à la main. --- C’est toi qui a rangé l’appart comme ça ? --- Pourquoi, ça ne te plaît pas, dit-elle étonné. --- Mais si ça me plaît, mais je me demande comment tu fais, moi je passe quelque fois une journée entière à ranger et c’est loin d’être aussi propre ! --- Tu veux boire quelque chose demande Myriam. Je m’assieds, Myriam me sers un whisky et se prend un coca. Je regarde de tous côtés, j’ai l’impression de me trouver dans un autre appart, je n’en reviens pas. L’idée me traverse l’esprit que si j’avais une femme à la maison… Alors, je repense à Serine, toujours les mêmes images, je la vois là, présente le soir quand je rentre, m’attendant et me serrant de toutes ses forces dans ses bras. Cliché immédiatement remplacé par la Serine réelle, La calculatrice, celle qui n’eut aucun scrupule à me manipuler pour s’accaparer de l’argent de son mari. Mais ensuite, je lui cherche des excuses. C’est toujours comme ça, je ne peux m’empêcher de lui trouver des excuses, c’est plus fort que moi, c’est au-delà de ma volonté. --- Tu réfléchis ? Dit Myriam, t’as l’air ailleurs, une femme ? --- Oh ! Une vieille histoire… Voilà une semaine que Myriam s’est installée dans mon appart, sa compagnie ne me déplaît pas, elle est gaie, pleine de vie et je commence à m’habituer à sa présence, même un peu trop à mon goût. J’ai réussi à la convaincre de retourner au lycée et de reprendre contacte avec sa mère. Elle me dit se sentir bien ici et me demande si elle peut rester encore un peu. Je ne vais pas la mettre dehors maintenant, mais je commence à en avoir marre du canapé ! J’ai proposé à Myriam de s’installer dans mon petit appart, elle m’a répondu : " c’est comme tu veux, mais moi je préfère rester avec toi, si ça ne te dérange pas évidemment. J’ai répondu que ça ne me dérangeait pas. Alors, elle est restée. --- Tu va enfin faire la connaissance d’Elodie, dis-je à Myriam, elle vient demain à Paris et passe me dire bonjour. --- Ah ! Elle existe donc cette Elodie ? Dit Myriam. --- Tu vas la voir en chair et en os, mais c’est pas la preuve qu’elle existe, lui dis-je. --- T’es chiant, je ne comprends rien à cette histoire ! Le lendemain soir, je vais à mon deuxième appart en passant par l’autre entrée, je me maquille, me déguise en Elodie et je frappe chez moi. --- Bonjour mademoiselle, je suis Elodie, une amie d’Alex… dis-je --- Moi, c’est Myriam, dit-elle, j’habite chez Alex depuis près de deux semaines, il a accepté de m’héberger… enfin il vous a peut-être racontez ? --- Oui, il m’a raconté, dis-je. --- Vous existez donc ! Ah, si vous saviez qu’elle suspens Alex entretient autour de vous ? Je n’y comprends rien. --- Au fait, Alex n’est pas là ? Demandais-je. --- Non, dit Myriam, il n’est pas encore rentré. --- Alors en attendant, si vous le permettez, je vais me refaire une petite beauté dans la salle de bain, dis-je. --- Je vous en pris, dit Myriam. Je ferme la porte de la salle de bain à clé et je recommence le même travail à l’envers, démaquillage, autres vêtements, et Elodie redevient Alex. C’est ainsi que je sors de la salle de bain, Myriam me regarde, elle pose une main sur la table, j’ai l’impression qu’elle va tomber ou s’évanouir. --- Tu étais là ! Je ne t’ai pas vu rentrer ! --- Oui, je suis là et Elodie est là aussi, dis-je, regarde. Je sors la perruque blonde d’Elodie que je cachais derrière mon dos, je la pose sur ma tête et je prends ma voix féminine. --- Elodie est là aussi ! dis-je Myriam n’en croit pas ses yeux, elle me regarde fixement, m’inspecte de bas en haut. --- Tu… Tu fais… C’est toi qui fait Elodie ! Elodie c’est toi ! Ah, je comprends maintenant. --- Oui, c’est mon secret, tu es la seule à connaître, et maintenant que tu sais, je vais te raconter toute mon histoire et mon truc des deux apparts. Je raconte tout à Myriam, je fais pivoter le meuble de bibliothèque et lui fais découvrir l’autre appartement. Myriam n’en revient pas, je la sens comme à l’intérieur d’un roman policier. Ah ben ça alors ! Répète-t-elle à plusieurs reprises. Myriam s’installe dans le deuxième appart et je récupère mon lit, c’est pas du luxe, marre du canapé ! Elle a l’appart pour elle toute seule, je trouve que c’est mieux, ainsi elle dispose de plus d’intimité. Cependant, je mets deux conditions, je lui demande de toujours sortir dans la petite rue, sa présence ici ne regarde pas les locataires de mon immeuble et de ne pas ramener de copain. Une semaine s’est écoulée, Myriam a repris le lycée mais ne montre pas d’empressement à s’installer dans le petit appart, elle laisse la bibliothèque ouverte, ce qui fait que les deux logements communiquent. En fait, elle n’utilise son petit appart que pour dormir ; je n’aime pas la solitude ! Dit-elle. Une vie routinière s’installe peu à peu, mais ce soir, en ouvrant la porte, une forte odeur de peinture me prend à la gorge. --- Tu fais de la peinture Myriam ? Qu’est-ce ça pu ! Tu repeins encore les portes ? --- Non, pas du tout, mais tu vas peut-être me gronder, dit-elle, j’ai pris ton nécessaire à peinture à l’huile, je t’ai piqué une toile et je barbouille. --- Non, ça ne me dérange pas, dis-je, en ce moment je n’ai pas le temps de peindre. Fais voir un peu ton chef-d’œuvre ! Je suis Myriam, elle a installé mon chevalet dans le salon de mon deuxième appart, celui qu’elle occupe. En voyant tous mes tubes de peinture disposés en vrac sur la table, j’ai envie de la crier, mais je regarde sa toile et ma respiration se coupe, je suis comme paralysé. --- J’ai fait ce que j’ai pu, dit-elle, tu trouves que c’est bien ? --- J’ouvre grand mes yeux, je regarde Myriam, puis à nouveau le tableau. Serine ! Myriam est en train de peindre le portrait de Serine, il n’est pas terminé, mais aucun doute n’est possible, c’est bien le portrait de Serine ! --- Alors ? Dis quelque chose, reste pas planté comme ça, t’as jamais vu un portrait ? Ca te plaît pas ? BOKAY fin du 7° épisode Double vie N°8 (Adieu Serine) --- Si, si ! Le portrait me plaît, mais où as-tu pris le model ? Dis-je. --- Ah ! C’est Serine, la femme qui habite l’appartement du dessous, pourquoi, tu la connais ? Demande Myriam. --- Oui, dis-je, je la connais. --- Moi, je la trouve très sympathique dit Myriam, nous parlons parfois ensemble, un peu de tout. Un jour, nous en venons à parler " peinture ", je lui dis que j’étudie le dessin et la peinture depuis l’âge de huit ans et que ma spécialité c’est le portrait. Elle me demande alors si je serais capable de peindre son portrait. Je lui dis que je le ferais volontiers si j’avais mes peintures. Hors, ce matin, par hasard en faisant du rangement, je découvre tes peintures et tes toiles. Je demande à Serine si elle est toujours d’accord pour le portrait. Enthousiaste, elle accepte et vient sur-le-champ. Elle pose toute la matinée et l’ après-midi. Voilà mon travail, mais je n’ai pas terminé, elle doit revenir encore une ou deux fois. --- Tu ne m’avais pas dit que tu étais aussi douée en peinture! Dis-je. Tu sais, moi aussi à une époque j’ai peint énormément, mais je faisais surtout du non figuratif. --- Je sais dit-elle, j’ai vu deux de tes toiles, elles me plaisent beaucoup. Et pour mon portrait, tu trouves qu’il est ressemblant, toi qui la connais ? --- Oui, très ressemblant, tu possèdes un véritable don artistique. --- Tu me prenais pour une idiote, une gourde ? --- Mais non, dis-je, …Tu veux pas me verser un whisky ? Je suis sur le point de lui raconter mon aventure avec Serine, de lui dire à quel point je l’ai aimé et je l’aime encore, mais finalement, non, je préfère garder mon secret quelque temps encore. La discussion se poursuit sur le même thème : la peinture. --- J’ai commencé à peindre en Bretagne, à Carnac, dit-elle, pendant mes vacances. --- Tu connais Carnac ? Dis-je étonné. --- Oui, nous y allions tous les ans avec ma mère avant qu’elle ne rencontre ce fainéant de Loïc. --- Eh bien je vais te faire une confidence, dis-je, c’est à Carnac que j’ai les plus beaux souvenirs de ma vie. J’y avais rencontré une fille absolument extraordinaire, d’une beauté époustouflante, probablement trop belle pour moi car nous nous sommes aimés le temps d’un été. Nous nous sommes vus quelques mois à Paris et subitement, sans raison apparente, elle n’a plus donné signe de vie. Tu peux pas savoir comme j’ai pleuré ! Enfin, des vieilles histoires, mais quand même, ça fait mal. Surtout le manque d’explication, je n’ai jamais su pour quelle raison elle m’avait quitté. --- Ah, pauvre chou ! Dit Myriam en se fichant de moi, t’en a retrouvé d’autres depuis ! --- Te moque pas ! C’est sérieux ! Dis-je. T’as déjà aimé vraiment, toi ? --- J’en sais rien, si l’année dernière j’étais amoureuse de mon prof d’histoire géo. Mais c’était… comment on dit… Platonique. Serine est venue poser les deux jours suivant, le portrait est presque terminé, juste quelques petites retouches, il est magnifique. Oui, c’est très ressemblant, trop à mon goût, j’ai l’impression d’avoir la femme que j’aime devant mes yeux ! Si Myriam avait voulu me faire mal elle n’aurait pas trouver mieux ! J’arrête pas de ruminer : M’aime-t-elle, ou ne suis-je que l’instrument de son projet diabolique ? Tout n’est pas très clair dans ma tête, deux sentiments contradictoires se bousculent et je ne sais encore lequel prendra le dessus. J’en suis là quand trois jours plus tard, en rentrant chez moi, je constate une animation inhabituelle dans la rue. Une voiture de police stationne à l’angle de ma rue et de nombreux badauds discutent sur le trottoir. Je monte à mon appart, Myriam est assise sur le canapé, la tête dans ses mains, elle pleure bruyamment. --- Myriam ! Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui se passe ? --- C’est Serine…Elle s’est battue avec son mari, elle à reçu un coup de couteau. Le SAMU l’a emmené à l’hôpital. Je regarde Myriam, la bouche à demi ouverte, les yeux fixes et inexpressifs. Les bras me tombent. --- Elle est pas morte ? Dis-je. --- Je ne pense pas dit-elle, mais elle a perdu beaucoup de sang. T’as l’air drôlement affecté ? Tu la connais vraiment bien ? --- Je l’aime. Myriam fait de son mieux pour me rassurer et me raconte ce qui c’est passé. Elle me dit que le marri de Serine hurlait comme un fou, qu’il parlait de ferme et de champs et qu’elle le traitait de tous les noms. Puis qu’un voisin a probablement appelé la police et lorsqu’elle est arrivée, Serine était allongée sur le sol, A ses côtés, son marri pleurait et répétait sans arrêt : " C’est pas possible ! C’est pas possible ". --- J’ai presque tout vu et tout entendu, dit Myriam, dès que les policiers sont arrivés, j’ai descendu quelques marches. Son marri a été emmené par la police… Tu m’avais pas dit que tu l’aimais ! Et son portrait qui est encore ici ! Je devais lui porter demain. Maintenant… Je réussis à savoir où Serine est hospitalisé et je m’y rends avec Myriam. Je demande de ses nouvelles à l’accueil, mais ne reçois aucune réponse. " Elle est en salle d’opération, on vous préviendra dès qu’elle en sortira ". C’est tout ce qu’on a voulu me dire. Je suis assis sur un long banc en métal, il est froid. Myriam fait les cents pas dans le couloir, s’assied quelques minutes à côté de moi, puis se relève et marche à nouveau. Moi je rumine, me pose sans cesse la seule et unique question qui vaille en ce moment : va-t-elle s’en sortir ? Cette attente est interminable. Et cette atmosphère de mort qui règne et qui rôde le long des couloirs mornes et froids ! On dirait que ce triste décore n’est qu’une préparation à la terrible nouvelle que je redoute. Aux murs, des tableaux de mauvais goûts à prédominance bleue ont été placés au hasard, sans aucun souci esthétique. Mes yeux se fixent sur eux, les captent. Des membres du personnel soignant passent devant moi sans même me jeter un regard, comme si je n’existais pas, insignifiant à leurs yeux. Puis, un groupe de personnes en blouses vertes apparait à l’extrémité du couloir. Probablement des médecins. Leur marche est lourde et lente. Lorsqu’Ils arrivent à ma hauteur, l’un d’entre eux se détache du groupe et vient vers moi. --- Vous êtes de la famille ? --- Oui, !Dis-je en me levant. Je le regarde fixement, son visage impassible m’impressionne. Le temps semble figé. Je le sens mal à l’aise, ne sachant par où commencer. --- Nous avons fait notre possible, nous avons lutté pendant trois heures en la maintenant en vie artificiellement, mais… elle avait perdu trop de sang, il était impossible de la sauver. Je me sens vidé, mes jambes me lâchent, je retombe lourdement sur le banc métallique. Je sens le bras de Myriam autour de mon cou, elle ne dit rien. Me voyant trembler, une infirmière me demande si je veux quelque chose pour me calmer. J’accepte. Fin du 8° épisode BOKAY
Je quitte l’appart à dix heures trente, j’ai pas de temps à perdre, j’ai quatre rendez-vous dans la journée. Le soir, je rentre épuisé, que des clients emmerdants ! En ouvrant la porte, je crois me tromper d’étage. Moi qui ai l’habitude de laisser mon appart dans un indescriptible désordre, tout est impeccable. Les chaises sont libres et bien rangées, le sol brille et sent la cire, Je suis vraiment épaté !
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